Ramón Acín. Pédagogue, journaliste et artiste libertaire de la CNT

vendredi 26 février 2021, par memoria

Ramón Acín est né le 30 août 1888 à Huesca, dans le Haut Aragon. Avant le
déclenchement de la guerre civile en 1936, il fut un des principaux militants anarcho-syndicalistes de cette région à forte implantation libertaire. Acín fut également un pédagogue novateur, un écrivain, un chroniqueur talentueux et un peintre et sculpteur d’avant-garde.
Il adhéra à la CNT en 1913. À partir de là, il fut à plusieurs reprises le délégué des cénétistes de Huesca, lors des congrès de la CNT de 1918 à 1936. Son engagement lors de différents soulèvements sur les terres aragonaises et ses écrits le condamnèrent à plusieurs reprises à l’exil et à la prison. C’est ainsi qu’il vécut à Paris de 1926 à 1931. C’était un militant très réservé sur l’usage de la violence, il avait une vision humaniste et tolérante de l’anarchisme.
Il créa, dès 1913 à Barcelone, la revue La Ira (la Colère). Plus tard, il participa à la rédaction de nombreuses revues anarchistes en Aragon et en Catalogne : Floreal, El Talión, Cultura y acción, Lucha social et Solidaridad obrera. Il publia de nombreuses critiques idéologiques, des textes autobiographiques, des articles sur l’art, mais aussi des dessins humoristiques. Il écrivit aussi dans la presse régionale, El Diario de Huesca notamment.
Sa conception de l’art était indissociable du combat collectif ; il côtoya, en Aragon, à Madrid, à Barcelone et en exil à Paris, des personnalités comme Juan Gris, Picasso, García Lorca et Buñuel. Dans son livre Ramón Acín. Une esthétique anarchiste et d’avant-garde [1], Sonya Torres Planells écrivait : « Ce qui caractérise l’œuvre d’Acín, c’est la recherche incessante, le renouveau constant, la radicale liberté dans le traitement des formes et du langage. »
Ramón Acín a publié plus de quatre-vingts dessins et caricatures contre l’absurdité de la guerre, l’oppression religieuse, la monstruosité de la corrida et tant d’autres thèmes qui le révoltaient. Influencé par les surréalistes, il réalisa plusieurs collages et signa plusieurs manifestes artistiques.
Il réalisa le monument des Pajaritas (cocottes en papier), devenu aujourd’hui l’un des symboles de Huesca. À Madrid, en 1931, il exposa des sculptures expressives en plaques de métal découpées intitulées la Danseuse et le garrotté qui connurent un grand succès. Après avoir gagné une grosse somme d’argent à la loterie nationale, il produisit en 1933 le film de Buñuel Terre sans pain (Las Hurdes) [2].
L’activité de pédagogue de Ramón Acín a débuté en 1916, à partir de sa nomination comme professeur de dessin à l’École normale de Huesca. C’est dans cet établissement qu’il développa son activité d’enseignant, et ceci jusqu’à la fin de ses jours.

Le travail d’éducateur d’Acín fut, durant vingt années, étroitement lié au mouvement libertaire. Pour lui, l’éducation du peuple devait non seulement être un devoir, mais aussi un droit élémentaire, un élément indispensable afin de parvenir à créer les conditions d’une révolution sociale. En tant qu’anarcho-syndicaliste, il avait une inclination particulière pour les bibliothèques, les publications, les écoles et les activités culturelles en général. Il tint toujours compte de l’élément populaire ; il donnait ses leçons à l’école, mais son activité pédagogique s’étendait à tout son environnement humain. Il offrait ses connaissances à tout moment et en tout lieu. Beaucoup de ses disciples se souviennent des leçons du maître dans les lieux les plus divers (à l’école, dans son studio de peintre, au café, dans la rue, etc.). Partant des principes de l’anarchisme, son travail allait dans le sens d’une transformation des individus à travers l’enseignement, avec pour objectif concret l’émancipation économique et sociale, la divulgation de méthodes scientifiques pour générer des préoccupations sociales chez ses élèves.
Le modèle français était une référence pour Acín. Il s’inspirait des expériences d’éducation active et de coéducation initiées par Paul Robin à Cempuis. En 1898, en France, un Comité pour l’enseignement anarchiste avait été créé, par opposition avec l’enseignement bourgeois et religieux. Ce comité était animé par Reclus, Ardouin, Tolstoï, Grave et son inspirateur Kropotkine.
Le comité défendait un enseignement intégral, rationnel, mixte, respectant des critères de liberté. Pour les intégrants de ce comité, il était nécessaire de supprimer la discipline qui engendre le mensonge, les programmes annulant l’originalité, l’initiative et la responsabilité, enfin les classements créateurs de rivalités, de jalousies et de haines.
Le positionnement d’Acín s’inspirait des travaux de ce comité, il contenait un important élément rationaliste, il s’agissait également pour lui de continuer le chemin initié par les penseurs « régénérationnistes » espagnols et les pédagogues de l’École moderne, avec à sa tête Francisco Ferrer ì Guàrdia. Les idées de l’École moderne étaient inspirées par des théoriciens ou des intellectuels comme Bakounine, Faure, Grave, Maeterlink et Jean Jaurès.
La défense de l’indépendance de l’enseignement contre toute influence religieuse supposait un affrontement frontal contre les institutions qui avaient, durant des siècles, monopolisé le système éducatif religieux et bourgeois, le défenseur des valeurs les plus conservatrices de la société.
Les principes du « régénérationnisme » en éducation furent exprimés par l’Institut libre d’enseignement (ILE). Cet institut fut fondé en 1876. L’ILE exigeait l’amélioration de la qualité de l’enseignement, des salaires dignes pour les enseignants, des formations adéquates pour les professeurs, la rénovation des programmes et des méthodes, la coopération entre les professeurs et la famille.
Ces programmes eurent beaucoup d’impact sur Ramón Acín. La défense de l’environnement, la tradition agraire et la lutte pour la création de retenue d’eau et de canaux pour l’agriculture faisaient également partie des préoccupations d’Acín. Il reprenait des programmes qui abordaient la question sociale à travers le renouveau de l’enseignement, le développement des territoires désertiques d’Aragon, la création de routes et de chemins, d’œuvres hydrauliques, d’écoles techniques, d’instituts de prévision, d’investissements dans la recherche scientifique et dans le domaine de la reforestation. Tous ces principes étaient diffusés par Acín dans la presse libertaire et régionale de l’époque.
Ramón Acín ne permit jamais que ses filles subissent une éducation traditionnelle. Katia et Sol Acín ne furent jamais inscrites au collège ; ce sont leurs parents, tant qu’ils restèrent en vie, qui assurèrent leur éducation au travers de jeux, de lectures choisies, d’excursions, de projections cinématographiques et d’expression artistique. Il n’était question que de permettre le libre développement de la personnalité, sans aucune imposition et toujours selon l’intérêt des enfants. Le cinéma et la lecture furent essentiels dans cette formation. Les films de Tarzan, Buster Keaton, Charlie Chaplin et les dessins animés faisaient partie de cette éducation, de même que des lectures comme Le Livre de la jungle, de Kipling.
En 1922, il ouvrit une Académie populaire de dessin dans sa propre maison. Lorsqu’il rentrait de l’École normale où il enseignait, il donnait des cours du soir gratuits aux ouvriers – comme le rappelle Luis Buñuel dans sa biographie, Mon dernier soupir. Selon les témoignages de ces ouvriers qui furent ses élèves, Acín se montrait d’un caractère ouvert, compréhensif, tolérant et très affable, faisant preuve d’un humour intarissable. Le respect et l’amitié le reliaient à ses élèves ; la preuve est apportée par la collaboration de certains d’entre eux à la création de ses œuvres.
Durant toute sa vie, Ramón Acín collectionna des objets anciens de toutes origines, avec l’intention de créer à Huesca un Musée des métiers, au carrefour des arts et des traditions populaires, afin de maintenir en vie la mémoire et le patrimoine du peuple aragonais.
La participation d’Acín à l’organisation du premier congrès de techniques d’impression à l’école – congrès d’enseignants organisé dans sa ville de Huesca, durant l’été 1932 – démontre le rôle important qu’il joua dans l’introduction de nouvelles méthodes pédagogiques. Un des principaux apports de ce congrès fut de faire pénétrer l’imprimerie dans l’école, technique de Célestin Freinet qui permettait aux élèves d’écrire et d’illustrer ensemble leur propre revue, ce qui les responsabilisait et les préparait à réaliser des travaux en équipe.
À l’occasion du second congrès de techniques d’impression à l’école, organisé à nouveau à Huesca, en 1935, Ramón Acín écrivit un article dans le journal El Diario, de Huesca. Il y met en évidence l’importance de la technique Freinet et le travail réalisé par les congressistes : « Confronté à ces enseignants congressistes et leurs méthodes, je suis parvenu à espérer qu’un jour l’intelligence des enfants n’aura plus à se perdre sur les chemins de la bêtise. Un jour viendra où l’on ne jugera plus de la valeur d’un enfant pour un « h » de plus ou de moins, pour une virgule dans une décimale (…), ou pour un passé plus-que-parfait que tous les gens de grand savoir ont eu un jour le bon goût d’oublier. »
Le 6 août 1936, quelques jours après le début de la guerre civile et le soulèvement fasciste en Aragon, la police fit irruption au domicile de Ramón Acín, à Huesca. Ne trouvant pas le militant cénétiste, les policiers rouèrent de coups sa femme Conchita Monrás jusqu’à la faire hurler de douleur. Acín, qui était caché à l’intérieur de la maison, se livra alors à la police afin de mettre fin au calvaire de sa compagne. C’est ce jour-là qu’il fut conduit, en compagnie de quatre autres cénétistes, jusqu’au mur du cimetière de Huesca contre lequel ils furent fusillés. Ce même jour, les fascistes fusillèrent 120 personnes. Conchita Monrás fut arrêtée le 6 août, comme son compagnon. Le 23, elle fut fusillée. Ce jour-là, 138 personnes furent exécutées à Huesca.
La vie de Ramón Acín et sa lutte pour la liberté sont représentatives d’une partie de l’histoire d’Espagne, celle que beaucoup, au nom de la paix sociale, ont voulu nous faire oublier durant les années de la transition vers la démocratie. Aujourd’hui, en Espagne, grâce aux actions menées par de nombreuses associations pour la récupération de l’histoire, le peuple retrouve cette mémoire qui donne de la force et du sens à notre vie. L’existence de l’anarcho-syndicaliste Ramón Acín est un parcours à travers les terres d’Espagne et à travers une époque marquée par de profonds et sincères idéaux. La mort d’Acín et celle de nombreux compagnons de la CNT en Aragon fut le prélude à un massacre qui laissa les peuples d’Espagne désorientés et soumis, comme le souhaitaient leurs bourreaux… Mais ni la mort ni le feu ne parvinrent à vaincre l’idéal de Ramón Acín, celui pour lequel lutta tout un peuple solidaire.

Daniel Pinós


[1Une esthétique anarchiste et d’avant-garde, Sonya Torres Planells, éd. Virus, Barcelone.

[2Cet « essai cinématographique de géographie humaine » provoqua un grand scandale lors de sa sortie. Il fut interdit jusqu’en 1937 par le gouvernement républicain qui lui reprochait de montrer une image misérable de l’Espagne.