GAL : José Barrionuevo avoue

jeudi 17 novembre 2022, par Pascual

L’ex-ministre de l’Intérieur socialiste espagnol avoue dans une interview au quotidien de centre gauche El País du 6 novembre, qu’il donna l’ordre aux policiers de libérer Secundo Marey, enlevé par erreur à Hendaye en 1983. L’homme n’avait rien à voir avec le conflit basque. Or, les policiers espagnols croyaient qu’il s’agissait d’un militant d’ETA. L’enlèvement fut revendiqué au nom du GAL et Segundo Marey fut séquestré pendant neuf jours en Espagne. José Barrionuevo confirme à demi-mot la pratique d’une « guerre sale » mise en œuvre pendant des années par la police espagnole en Iparralde. Le GAL intervint de 1983 à 1987 (27 morts), il fit souvent appel à des mercenaires du milieu pour tuer des militants basques réfugiés sur le sol de l’Etat français. Sous des étiquettes diverses, de 1975 à 1987 —Triple A (Alianza Apostólica Anticomunista), Batallón Vasco español, Guerrilleros del Christo Rey— les escadrons de la mort commirent de très nombreux attentats et meurtres en Iparralde.

Dans son interview, l’ex-ministre José Barrionuevo resitue l’enlèvement dans son contexte et le justifie. Quatre policiers espagnols s’étaient fait arrêtés en 1983 par la police française pour une tentative ratée d’enlèvement du réfugié politique basque Larretxea Goñi. Peu de temps après, nouvel échec avec l’enlèvement de Secundo Marey à Hendaye. José Barrionuevo veille à se donner le beau rôle, en disant : « Nous sommes les gardiens de l’ordre et nous ne pouvons pas causer un désordre » supplémentaire. Donc ordre ministériel fut donné de libérer Marey.

José Barrionuevo rapporte au passage la mollesse des protestations de son homologue français Pierre Joxe, face aux meurtres du GAL émanant visiblement des autorités espagnoles. Lors d’une visite officielle, Pierre Joxe —qui lui aussi se donne aujourd’hui le beau rôle à Aiete— « n’accuse clairement de rien » l’État espagnol et se borne à des « insinuations ».

Indics infiltrés

Info ou intox, José Barrionuevo évoque dans son interview deux individus infiltrés dans le mouvement basque par les soins du colonel Enrique Rodriguez Galindo. Le premier, en Iparralde, évoluait dans des « groupes homosexuels » et n’était autre qu’un sergent de la guardia civil. Le second, drivé par le commissaire Amedo, faisait partie de la direction de Herri Batasuna.
Ces déclarations de José Barrionuevo ont eu un grand retentissement en Pays Basque. La gauche abertzale a évidemment réagi par la voix d’Arnaldo Otegi et du député EHBildu Jon Iñarratu. Beatriz Artolazabal, ministre de la Justice, de l’Egalité et des politiques sociales au sein du gouvernement autonome, est scandalisée par les « confessions » de José Barrionuevo qui « justifie le terrorisme d’État ». L’interview d’un homme d’État, grand dirigeant socialiste, titulaire d’un ministère régalien de 1982 à 1988, chargé de mettre en œuvre le plan ZEN en 1983, prend un singulier relief quelques jours après la disparition de Laura Martin, le 15 octobre dernier. Celle-ci n’est autre que la veuve de Juan Carlos Garcia Goena, un jeune insoumis basque réfugié à Hendaye, dernière victime du GAL, assassiné en juillet 1987.

En revanche, l’indifférence est quasi générale dans l’opinion publique espagnole. Masque-t-elle une approbation tacite ?

José Barrionuevo fut condamné en 1998 par la cour suprême à dix ans de prison et douze ans de privation de ses droits civiques pour l’enlèvement de Secundo Marey et détournement de fonds publics. Par le jeu des remises de peines et avec l’aide de Mariano Rajoy, alors ministre de l’Intérieur au gouvernement PP, il n’est resté que trois mois en prison. Puis il a bénéficié d’une mesure de grâce. Elle lui a permis de retrouver son emploi d’inspecteur au ministère du Travail jusqu’à sa retraite. Aujourd’hui âgé de 80 ans, il coule des jours heureux. Berja, sa ville natale dans la province d’Almeria, a décidé de l’honorer, une avenue porte son nom.

Rafael Vera

Le bras droit et l’exécuteur des basses œuvres de José Barrionuevo durant toutes les années du GAL fut le secrétaire d’État à la sécurité Rafael Vera. Membre lui aussi du PSOE, il occupa ce poste-clef de 1982 à 1994, avec une interruption de deux ans seulement. Il fut condamné pour l’enlèvement de Secundo Marey à la même peine que son supérieur hiérarchique José Barrionuevo. De dix ans de prison, son incarcération se limita à trois mois, par le biais entre autres d’une mesure de grâce accordée par Aznar. Le chef du gouvernement PP avait été sollicité dans ce but par les socialistes. Sur l’autel de la raison d’État et de la lutte contre la rébellion basque, la droite et la gauche espagnoles s’entendent facilement. Rafael Vera a lui aussi justifié le GAL. En mars 2015 sur TVE, il déclarait que « la guerre sale a joué son rôle » et « a eu quelque utilité » pour obtenir la collaboration française dans la lutte contre ETA. Agé de 77 ans et à la tête d’une grosse fortune, il goûte aujourd’hui une vie paisible entre Madrid et un de ses nombreux domaines agricoles.

Les deux dirigeants politiques espagnols n’ont pas respecté le fameux conseil du général José Saenz de Santamaria, cheville ouvrière de la lutte contre ETA : « Dans la lutte antiterroriste, il y a des choses que l’on ne doit pas faire. Si on les fait, il ne faut pas le dire. Si ça se dit, il faut tout nier » (El País du 24 février 1995). C’est dire combien en Espagne, immense est l’impunité dont jouissent Barrionuevo et Vera, combien ils sont soutenus par l’opinion publique de leur pays.

En Pays Basque, on attend toujours que la loi s’applique de la même façon en faveur de nos gudaris encore prisonniers de guerre, qu’ils bénéficient de telles remises de peines et des honneurs officiels. Plus de dix ans après la fin des hostilités, l’Espagne les garde toujours en otage… Il en va de la crédibilité du « vivre ensemble » si souvent mis en avant par certains. Nous n’en prenons pas le chemin. La fracture entre deux peuples devient gouffre.

On attend aussi que la future loi sur les secrets d’État permette de révéler enfin ce que fut l’histoire de l’affrontement des Basques avec l’Espagne et par exemple l’ampleur et la nature des moyens mis en œuvre par l’État. Les 5667 Basques victimes de 1964 à 2014 de tortures et de mauvais traitement officiellement répertoriés par EHU-UPV, aimeraient savoir. Mais gageons que certains ont déjà pris les devants, les archives officielles sur la guerre sale et le reste, ont été expurgées, comme celles de l’Elysée par le député Michel Charasse, à la demande expresse de François Mitterrand.

Enbata.info

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